C’EST QUOI L’ÉLEVAGE URBAIN ?

Vision et méthode de La Bergerie Urbaine

L’élevage urbain, selon nous, c’est une manière de valoriser les espaces naturels présents dans les villes à des fins nourricières. C’est aussi entretenir écologiquement ces espaces, tout en leur donnant un rôle central dans le cadre de vie des habitants. Ce type d’élevage, par son urbanité, agit au plus proche de la population et se veut vecteur de lien social et de pédagogie. Néanmoins, il fait face à des enjeux spécifiques : foncier morcelé, besoin accru de sécurité, absence de subventions, etc. Ici, La Bergerie Urbaine présente son modèle d’élevage, ses inspirations et sa vision d’une ville vivante.

Pâturage itinérant à St-Priest

Texte : Bastien Massias – Illustrations : Marion Sardat – Photos : La Bergerie Urbaine

Au XIXème siècle, les villes produisaient une grande majorité de leur alimentation grâce à une agriculture urbaine et péri-urbaine efficace. Les animaux étaient présents pour l’élevage, le transport, et le recyclage des déchets organiques, servant directement à fertiliser des ceintures maraîchères en périphérie.

Aujourd’hui, les espaces naturels urbains sont trop souvent perçus comme de simples lieux esthétiques sans réels usages. Ils représentent pourtant 50% de la métropole du Grand Lyon et sont essentiels pour adapter nos villes au réchauffement climatique, à l’érosion de la biodiversité et au besoin grandissant de « nature » exprimé par les citadins.

Sans prôner un retour en arrière, nous voyons dans ces espaces naturels urbains bien plus que de simples lieux paysagers. Lorsqu’ils sont gérés de manière agricole, ils apportent une grande diversité de fonctions bénéfiques aux villes : production alimentaire, enrichissement de la biodiversité, sensibilisation et pédagogie autour des enjeux environnementaux, création d’emplois, stockage de l’eau et réduction des îlots de chaleurs, bien-être des habitants, qualité de l’air…Pour nous, l’élevage urbain c’est donc transformer la ville par la pratique d’une agriculture respectueuse des humains et de l’environnement.

Nous travaillons pour prendre soin du vivant qui nous entoure, et pour cela, nous sommes constamment attentifs à l’évolution du climat, à l’état des sols et à la quantité de ressources disponibles. La santé des animaux est essentielle et nous surveillons au quotidien l’évolution des prairies afin de les nourrir sainement et travailler durablement dans un écosystème complexe.

Les moutons sur une de nos bergeries

Par la pratique d’un élevage en plein air intégral, les moutons ont un régime alimentaire exclusif à l’herbe et les agneaux sont élevés sous leur mère. Grâce à l’aromathérapie, la phytothérapie, la prévention par l’observation quotidienne et l’alimentation, nous évitons l’usage de traitements vétérinaires classiques (vaccins, vermifuge, antibiotiques), sauf en dernier et ultime recours. En complément, des tests cliniques sont régulièrement effectués pour s’assurer que tout va bien (coproscopie, pill test, prises de sang).

Ce modèle d’élevage urbain s’inscrit dans une pratique millénaire en perpétuelle évolution, à savoir l’agriculture. Il se distingue néanmoins par son urbanité et fait donc face à des enjeux bien spécifiques. Parmi eux, le besoin accru de sécurité pour le troupeau, la méconnaissance de l’agriculture urbaine et particulièrement de l’élevage, l’absence de subvention agricoles dédiées aux initiatives urbaines, et par-dessus tout l’accès au foncier qui est une préoccupation permanente.

En effet, l’urbanisation a morcelé les espaces naturels, rendant presque impossible toutes pratiques d’élevage telles qu’on les imagine en ruralité. Face à ce constat, l’élevage urbain doit adapter ses méthodes de pâturage pour fournir toute l’année une herbe saine aux animaux.

Construction de lotissements dans les Monts d’Or entre 1950 et 2010 (Nicolas Ferrand, 2012).

La Bergerie Urbaine a donc fait le choix d’une complémentarité entre gestion pastorale (entretien des espaces naturels par la présence d’un élevage) et pâturage itinérant (courtes transhumances pour diversifier les apports alimentaires du troupeau et rencontrer les habitants). Cette complémentarité permet à La Bergerie Urbaine de s’inscrire pleinement sur son territoire et d’y valoriser les espaces naturels présents.

Ci suit, une description plus détaillée de ces deux méthodes essentielles pour notre conduite d’élevage.

La gestion pastorale, pour une ville écologique et nourricière

Au quotidien, nous effectuons une gestion pastorale sur des prairies qui nous sont mises à disposition par des partenaires tels que des structures sociales, collectivités, parcs d’entreprises, campus, etc. Par une activité d’élevage urbain, nous entretenons ces espaces sécurisés de manière agricole et écologique.

Pour les structures accueillantes, la présence des moutons est une manière à la fois utile et poétique de valoriser leurs sites et leurs activités. De plus, cela crée des ambiances apaisantes pour les résidents qui semblent ravis de côtoyer les animaux au quotidien.

Cette gestion pastorale permet d’avoir accès à des hectares de prairies pâturables toute l’année. En 2020, ce sont trois terrains sur environ 12 hectares que La Bergerie Urbaine entretien de manière pastorale. Les espaces qui nous sont mis à disposition sont nos bergeries fixes. Elles sont essentielles car ce sont elles qui nourrissent les animaux au quotidien.

Globalement, par cette pratique, c’est une transformation des espaces naturels urbains qui s’opère, passant d’une fonction esthétique, paysagère, à une fonction agricole et nourricière. Ceci est aussi bien bénéfique à la souveraineté alimentaire du territoire qu’à la préservation de la biodiversité et la valorisation du quartier.

Nous moutons en résidence pastorale dans une friche de Villeurbanne qui accueillait ensuite une programmation culturelle.
Gestion pastorale dans un lycée du quartier de La Duchère (Lyon 9ème)

Nos gestions pastorales peuvent s’effectuer au quotidien, sur nos bergeries fixes, mais aussi de manière plus ponctuelle auprès d’acteurs voulant entretenir une prairie tout en animant le quartier sur plusieurs jours ou plusieurs semaines.

Pour effectuer une gestion pastorale efficace et durable, nous avons opté pour la méthode du pâturage tournant dynamique : un filet mobile délimite le parc des animaux et est déplacé régulièrement en fonction du nombre de bêtes, de la saison et de la végétation présente. Cette méthode requiert du temps mais présente l’avantage de pouvoir gérer les prairies de manière très réactive, évitant le sur-pâturage ou le sous-pâturage qui impacterait la fertilité des sols. Cette technique permet également d’utiliser au mieux les parcelles urbaines, plus petites que les prairies rurales et donc plus rapidement épuisées.

Gestion pastorale à Collonges aux Monts d’or

Malgré cette gestion pastorale, l’accès à l’herbe reste un enjeu majeur en zone urbaine et nos prairies, seules, ne suffiraient pas à nourrir toute l’année un troupeau grandissant.

Ainsi, nous pratiquons le pâturage itinérant, qui par le déplacement du troupeau dans les espaces verts urbains à proximité, donne accès à une quantité et une diversité importante de ressources fourragères. Cela permet de nourrir les moutons uniquement à l’herbe et d’aller rencontrer les habitants, procurant ainsi une multitude de bénéfices socio-environnementaux sur les territoires où nous passons.

Le pâturage itinérant, pour une ville vivante et apaisée

Afin de nourrir les animaux et s’inscrire pleinement sur un territoire, nous pratiquons le pâturage itinérant. Cela consiste à déplacer à pied le troupeau sur des espaces naturels urbains tels que les parcs, les friches et les pieds d’immeuble. Des bergers guident le troupeau sur plusieurs kilomètres et cheminent dans la ville via les trottoirs et les passages piétons. Par cette pratique, les animaux trouvent une alimentation riche et diversifiée. C’est une manière de préserver leur bonne santé tout en économisant nos prairies.

Cette pratique est facilitée par à la loi Labbé de 2017 qui interdit l’utilisation de produits phytosanitaires dans les espaces publics.

Pâturage itinérant à Caluire et Cuire, en face de la Cité Internationale

En plus de l’aspect agricole, les pâturages itinérants en ville présentent de nombreux bénéfices socio-environnementaux. Le déplacement du troupeau permet de rencontrer les habitants, créer du lien social et sensibiliser aux enjeux agricoles et urbains.  

La présence des moutons en ville créé des ambiances atypiques et chaleureuses extrêmement propices à l’apaisement, la pédagogie et la rencontre. Les habitants viennent partager un moment avec les bergers, les enfants découvrent ce qu’est un mouton et l’ensemble du quartier s’anime, naturellement, au rythme des animaux. Nous aimons décrire le pâturage itinérant comme une réelle « fabrique à sourires ».

Pâturage itinérant dans un quartier de St-Fons

Tous ces moments de vie sont pour nous l’occasion de partager nos expériences et nos connaissances des enjeux agro-écologiques, de questionner quant à la place de la nature en ville et de sensibiliser à l’alimentation éthique. En bref, la surprise créée par la présence des moutons amène tout un imaginaire d’une ville vivante et nourricière.

Du fait des bénéfices sociaux et de la surprise que créent les pâturages itinérants, ils sont souvent réalisés dans le cadre de prestations d’animation auprès de communes, bailleurs sociaux et parcs d’entreprises. Ces transhumances urbaines financent notre association et sont une part importante de son modèle économique. Le pâturage itinérant permet également à La Bergerie Urbaine d’avoir un lien avec les habitants et de rayonner sur son territoire.

Pâturage itinérant à Vaulx en Velin

Pour habituer les animaux aux stimuli urbains (enfants, voitures, chiens, …), nous avons réalisé un long processus de domestication. Les bergers ont passé leur quotidien avec les animaux, les ont sortis, d’abord sur nos sites sécurisés puis sur des parcours plus longs, plus urbains et plus fréquentés. Aujourd’hui, nos moutons respectent le code de la route, apprécient les caresses des enfants et sont ravis de trouver de nombreuses herbes fraiches sur leur passage. Nous sommes fiers de nos moutons et très attachés à eux.

C’est une relation forte et particulière qui est née et qui permet à La Bergerie Urbaine de réaliser ses activités.

En 2019, ce sont plus de 80 pâturages urbains qui ont été réalisés sur 13 communes de la métropole lyonnaise. L’année 2020 aura également été riche puisque, malgré le confinement, nous avons animé de nombreux quartiers durant l’été.

Carte des pâturages de La Bergerie Urbaine réalisée en Mai 2020 par Flora, une bénévole

Inspiration : Clinamen et les Bergers Urbains

Depuis 2012, l’association Clinamen a initié une pratique nouvelle en banlieue parisienne, à savoir un élevage urbain réalisant des pâturages itinérants. Par la suite, la coopérative Bergers Urbains a repris les activités de pâturage itinérant, jusqu’à organiser avec la métropole du Grand Paris une transhumance de 140km en juillet 2019. Ces initiatives ont été d’une grande inspiration pour La Bergerie Urbaine et l’expérience de nos ainés parisiens nous aide tous les jours !

www.association-clinamen.fr www.bergersurbains.com

Les Bergers Urbains lors de la Transhumance du Grand Paris organisée en 2019

Un élevage de moutons vendéens à échelle humaine

L’élevage de La Bergerie Urbaine est fortement ancré dans les valeurs de l’agriculture paysanne : troupeau à taille humaine, élevage en plein air, soins préventifs et naturels, usage très limité de la mécanisation, valeurs de partages et de lien avec les habitants, …

En 2019, nous avons d’abord acheté 12 brebis et 1 bélier à un éleveur certifié de race vendéenne. Après quelques mois, nos brebis ont donné naissance à 16 agneaux, permettant ainsi d’agrandir le troupeau, entretenir plus de surfaces en gestion pastorale et commencer à obtenir une production agricole (viande et laine).

Une brebis vendéenne de La Bergerie Urbaine

Nous avons choisi la race vendéenne pour plusieurs raisons. Tout d’abord, elle est connue pour ses qualités maternelles et sa docilité, point essentiel dans une optique de pâturage itinérant et d’animation pédagogique. De plus, c’est une race habituée à une alimentation riche en azote du fait de ses origines nord-européenne. Ceci est idéal pour assimiler les prairies urbaines régulièrement tondues et comprenant donc essentiellement des jeunes pousses pleines d’azote. Ce mouton présente également de très bonne qualités bouchères. Enfin, sa beauté nous a fait craquer. Le gris souris de ses pattes et son visage en font un mouton magnifique, parfaitement adapté à l’élevage urbain.